Entête

LE ROI, LA REINE ET LE BOUFFON

 

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes
Route du Champ de Manœuvre
75012 Paris
Jusqu’au 22 février 2026 :
Du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 16h30, relâche le lundi.

 

loupe

Photo © Christophe Raynaud De Lage 

 

Ils sont comme des naufragés sur une embarcation sur le point, en permanence, de chavirer une bonne fois pour toute. Et même si dans la narration, ils sont bien ancrés à du solide, une demeure, bien arrimés à l’organisation de leurs existence, avec les répartitions des tâches, les places de chacun dans cette organisation, et leurs rituels, leurs amusements, leurs cérémonies, leurs joies et leurs ivresses, tout ce qu’ils connaissent, leur vie telle qu’ils la savourent joyeusement depuis des années, depuis toujours, cette vie va être totalement bouleversée.

Reprenant l’imagerie des contes, des légendes et du théâtre classique avec ses personnages symboliques que sont le roi, la reine et le bouffon, Clémence Coullon écrit la première ébauche de cette pièce lors du confinement. C’est ce confinement imposé soudain à ces personnages de mythes qui va déclencher toutes sortes de réactions et transformer le ton du conte de burlesque et clownesque au début à quelque chose de beaucoup plus délirant et beaucoup plus gore qui finit quasiment en Grand Guignol sans les effets sanglants mais avec la même absence de considération pour la vie humaine et le détachement libérateur qu’il déclenche.

C’est le style, de l’écriture et du jeu des interprètes, qui marque essentiellement ce spectacle. Un style qui mêle l’absurde à la farce même si le fond de l’histoire s’appuie sur la réalité des rapports de pouvoir tout en reprenant avec une ironie claire, les codes des contes classiques. Ici, roi, reine et bouffons ne se comportent pas très convenablement. Ils sont en proie à des crises d’angoisse, des désirs de suicides et des désirs de meurtre. La faute au confinement qui leur est imposé, qui les empêche de vaquer à leurs occupations habituelles dans le royaume environnant et les fait se cogner les uns aux autres sans échappatoire possible.

En filigrane, la mémoire des années 2019/2020 qui cloîtrera dans leurs habitations la totalité de l’humanité et les dommages que cette situation provoqua dans certaines familles. Ici les dommages sont grossis démesurément pour que la comédie l’emporte sur le tragique de cette situation. Outre les trois personnages, une conteuse apparaît régulièrement. Un personnage magnifiquement incarné par Myriam Fichter qui parvient d’un geste, d’une attitude, d’un silence à déclencher les rires et les sourires.

L’autrice et metteuse-en-scène Clémence Coullon joue également le rôle d’une reine qui paraît sans cesse au bord de la crise de nerfs, suractive et sur vitaminée, elle double sa partition de comédiennes avec celle de pianiste et de chanteuse. Le roi, joué par Tom Menanteau, est un adolescent attardé, tout à tour blagueur et capricieux, euphorique ou neurasthénique virevoltant et touchant. Quant au rôle du bouffon, il est créé par un Guillaume Morel capable de jouer de ses mimiques comme un jongleur de ses massues pour ce rôle muet extraordinaire que l’on croirait sortit d’un film des années vingt.

Chacun des quatre interprètes a réussi à créer des personnages au comique inclus (comme on parle de location d’hôtel all inclusive). Chacune et chacun pris individuellement pourrait être un personnage de seul en scène, les quatre assemblés forment un ensemble qui chevauchent allègrement la folie ironique et l’absurdité des situations proposés par la pièce.

Brunon Fougniès

 

Il existe plusieurs façons de revisiter les contes de notre enfance, et nombre d’auteurs s’y sont essayés. Ici, c’est Clémence Coullon, autrice, metteuse en scène et actrice, qui s’y colle. Elle avait déjà monté un Hamlet(te) qui fit date. Elle apparaît aussi dans le film de Valérie Donzelli, Rue du Conservatoire, consacré au montage de cette pièce.

Le spectacle proposé ici se feuillette comme un beau livre d’images. C’est déjà ça.

La trame : soit un roi et une reine, affligés d’un bouffon bossu, comme il se doit. Les trois sont seuls (visiblement) dans un grand château non précisé. Ils sont surtout enfermés. Entendant parler d’un « souffle empoisonné », on ne peut s’empêcher de penser vaguement à ce confinement de sinistre mémoire. Bingo : c’est justement à cette époque que la pièce a été écrite. Ceci, joint aux années d’internat de l’autrice, expliquerait le projet.

Mais le projet, le beau projet, tourne court. Pas ou peu d’intrigue : les personnages se dictent des lettres (mention spéciale à celle que va dicter le bouffon, qui n’a pas de langue !) qu’ils relisent ou font relire ensuite… Il y a des tentatives de suicide, des courses-poursuites, une exécution au fusil — celle du roi.

À partir de là, tout aurait pu devenir intéressant : on basculait dans une autre pièce, mettant en présence le roi mort, ou son fantôme, le bouffon menaçant et méfiant, et la reine… réactive. Rien de cela. Ça rebondit, ça grand-guignolise. En fait, l’autrice a manqué son sujet : elle ne l’a pas assez senti ou suffisamment développé.

La conteuse des conteuses (Myriam Fichter, plutôt convaincante) pose bien le contexte au départ. Elle revient à plusieurs reprises pour « relancer » un semblant d’intérêt, et cela fonctionne. C’est à elle, également, que l’on doit la chute finale… plutôt bien venue.

Du cirque, du clown, du burlesque : telle est la promesse, et c’est ce que l’on pouvait espérer. À notre avis, il manque toutefois quelque chose pour que ce conte, destiné aux enfants petits et grands, parvienne réellement à nous passionner.

Il y a, avouons-le, des effets de surprise bluffants, un vrai engagement des comédiens et comédiennes. Les déplacements sont ad hoc, les danses bien menées. La scène et le décor existent, riches de possibles, et les éclairages sont réussis. La présence d’un piano, permettant d’entendre une ou deux chansons, est bienvenue.

Et le public accourt. Alors…

Gérard Noël

 

Le Roi, la Reine et le Bouffon

Texte et mise en scène Clémence Coullon

Avec Clémence Coullon, Myriam Fichter, Tom Menanteau, Guillaume Morel

Collaboration artistique Agathe Mazouin
Collaboration dramaturgique Barbara Métais-Chastanier
Scénographie et régie générale Angéline Croissant
Lumière Félix Depautex
Son Simon Péneau
Costumes Lucie Duranteau