Entête

NUIT, UN MUR, DEUX HOMMES / DEUX TIBIAS

 

Théâtre de Nesle
8 rue de Nesle
75006 Paris
01 46 34 61 04

Jusqu’au 29 mars
Vendredi et samedi à 21h, dimanche à 17h
Relâche le 15 mars

 

loupe

 

 

Mouss Zouheyri assemble ici deux pièces de l’auteur australien Daniel Keene : un monologue d’une vingtaine de minutes, Deux Tibias, et une suite dialoguée entre deux personnages, Nuit, un mur, deux hommes. Les deux pièces se déroulent dans le même univers : celui de la rue, de la nuit, de ceux qui y vivent, y survivent, y rêvent encore.

On peut les appeler SDF, vagabonds, clochards, peu importe : ils sont cette partie de l’humanité qui vit en marge de nos rutilantes sociétés, s’accrochant à ce qu’ils trouvent à manger, à penser et à dire. Daniel Keene parvient à se glisser dans la peau de ces personnages et nous fait entendre leur point de vue et leurs existences avec un cœur sans complaisance. Rien de fondamentalement triste ou misérable chez ces SDF, rien d’idéalisé non plus : un juste milieu entre la soif de vivre qui continue à jaillir d’eux, le pittoresque de certaines tournures de phrases ou d’esprit, et le réalisme désabusé qui les habite. Et finalement, c’est bien le sentiment d’humanité qui jaillit de ces mots, de ces vies.

Un humanisme aux élans un peu fatigués, un humanisme engourdi par le froid, la faim, l’âpre rudesse des rues ; un humanisme qui cherche ses mots, racle sa gorge et interroge pourtant avec force nos valeurs.

Dans Deux Tibias, l’homme, dressé le long du mur aux pierres apparentes du Théâtre de Nesle, comme s’il était lui-même fait de pierre et de salpêtre, revient sur une drôle de trouvaille faite la veille — ou un autre jour — dans une poubelle de barre d’immeuble : le corps d’un bébé pas plus gros que deux plaquettes de beurre, jeté parmi les ordures, encore chaud, encore vivant. Mouss Zouheyri interprète ce clochard plongé dans un égarement touchant par cette découverte. Hésitations, malaises et colères sourdes transpirent de son interprétation, à la fois figée et d’autant plus vivante des doutes que traverse le pauvre hère. Ce sera lui la dernière flamme de sentiment humain que recueillera l’enfant.

Cette première pièce s’enchaîne tout naturellement à la seconde, Nuit, un mur, deux hommes, dans une mise en scène beaucoup plus mouvante, où Mouss Zouheyri retrouve Nicolas Roussillon Tronc, incarnant un deuxième SDF, tout autant chargé de vêtements rapiécés (création des costumes : Clémence Musette) et tout autant assoiffé d’ivresse, de compagnie et de tempêtes. C’est à une sorte de ballet de confidences, d’invectives et de tendresses réprimées que se livrent les deux hommes. L’amitié, l’absence de compagnie féminine, les reproches et les inquiétudes traversent leurs propos comme leurs vies, qu’ils passent sur de simples palettes de bois qui les épargnent un peu de la froidure du sol.

Le texte de Daniel Keene est à la fois simple et doucement sophistiqué. La matière rugueuse du langage de ces deux parias de la société, à la fois fiers de leur connaissance du verbe et employant parfois des expressions cocasses, leur donne à la fois une réalité et une poésie. La belle traduction de Séverine Magois réussit à rendre cette poésie présente sans que le réalisme des personnages en pâtisse.

C’est comme une leçon de vie à laquelle on assiste, accompagné par ces deux personnages magnifiquement interprétés. Une vision qui donne l’occasion d’ouvrir des yeux différents, plus attentifs, sur ceux dont le rude destin est de survivre dans l’ombre des villes modernes.

Bruno Fougniès

 

Nuit, un mur, deux hommes, deux tibias

Texte de Daniel Keene
(Editions Théâtrales – Traduction Séverine Magois)
Mise en scène Mouss Zouheyri

Avec Nicolas Roussillon Tronc et Mouss Zouheyri

Scénographie William Orrego García
Musique Jean Luc Girard
Costumes Clémence Musette