JULIETTE – VICTOR HUGO, MON FOL AMOUR
Théâtre des Mathurins
36 rue des Mathurins
75008 Paris
Tél. 01 42 65 90 00
Jusqu’au 23 novembre
Le lundi à 19h
Une Juliette magique… à la prestation digne de son fol amour !
Si l’on connaît la légendaire passion amoureuse de Juliette Drouet, amie, amante et muse ardente de Victor Hugo, qui dura plus de cinquante années durant lesquelles elle lui adressa quelque 23 000 lettres, la voir incarnée dans l’écrin intimiste des Mathurins avec autant d’intensité et de magnificence par une Marie Lussignol aussi coruscante que convaincante est un bonheur théâtral rare.
Il faut dire que le texte somptueux de ce seule-en-scène, écrit par Patrick Tudoret dans un style particulièrement châtié, à l’image des protagonistes, aide à sublimer le jeu de la comédienne, naturellement délicieuse et séduisante.
Le contexte est pourtant peu affriolant : Juliette, une nuit d’automne maussade, vient d’atterrir dans une triste chambre d’un hôtel plutôt moche, à Bruxelles. « Qu’est-ce que je fiche ici ? Est-ce que je l’aime encore ? Est-ce que je le hais ? Je ne sais plus. » Elle a 67 ans et a quitté Paris et Hugo en raison de ce qu’elle croit être une infidélité de trop.
Et là, Amarcord : Juliette est assaillie d’images et de souvenirs flamboyants ou bouleversants de toutes ces années passées auprès de son « granthomme ». Nous assistons alors à toute la palette des moments forts d’une relation à l’intensité nitescente, interprétée par une comédienne qui déploie des trésors émotionnels des plus variés. Sa première nuit d’amour avec Lui : « Je suis née dans la nuit du 16 au 17 février 1833, à Paris, à l’âge de vingt-six ans », ses rôles, ses triomphes dans Lucrèce Borgia, ses remarques croustillantes concernant sa rivale Mlle George, rebaptisée Mlle Gorge à cause de ses charmes arrogants, ses traits d’humour appelant Sainte-Bave l’amant d’Adèle, sa femme, avec Sainte-Beuve… On découvre, ravis, notre Marie/Juliette, renversée voluptueusement sur un fauteuil, battant de la gambette ludique et coquine.
Puis vient l’évocation de moments douloureux et de périodes tragiques. Notre interprète se métamorphose alors en mater dolorosa, devient douce et touchante quand elle évoque la découverte de la mort de Léopoldine, noyée avec son mari, apprise par le journal dans un café en revenant d’Espagne. « Trois ans après ce drame, ce fut le tour de Claire, ma fille, qui n’avait pas vingt ans, morte au début de l’été. » Elle est alors désarmante et déchirante, drapée dans son chagrin incoercible.
Mais notre Marie/Juliette a de la réserve et sait rebondir : une carafe de vin rouge à la main et un bon coup dans le nez. « Je n’ai jamais eu la mélancolie frugale. » Elle nous conte qu’« un vent mauvais soufflait dans Paris ». Elle fait donc de la résistance aux côtés de son « Toto », menacé de mort. Le temps de l’exil avait sonné, avec la malle aux manuscrits… Durant dix-neuf ans. Jersey, Guernesey, le spiritisme et les tables tournantes qui s’arrêtent de bouger quand le prestidigitateur Jules Allix va au tombeau avec ses esprits.
Enfin, le triomphe des Misérables. Mais aussi Victor qui s’habille désormais de noir après le décès de Madame Hugo, la folie d’Adèle, sa plus jeune fille… Et puis, et puis : « Marcher au bras de mon Toto a toujours été ma grande fierté », car c’est la gloire lors de leur retour à Paris : « Des vivats ! Vive Victor Hugo ! Vive la République ! » Quarante ans d’amour fou, absolu, douloureux mais sublime.
« Je dois me rendre à l’évidence que tu me manques. » Cruel aveu auquel Son Homme répond aussitôt par une lettre térébrante :
« … Tends-moi la main pour sortir du tombeau ! Reviens ! Reviens ! Quand tu seras près de moi, je pourrai te dire : j’étais mort, je suis vivant ! »
Un spectacle profond, pétillant, dense, drôle, dont on ressort bouleversé et heureux, tant l’histoire est belle et tant la vérité intense de sentiments authentiquement vécus dépasse tant de fictions futiles et tapageuses.
Anne Revanne
Juliette – Victor Hugo, mon fol amour
De : Patrick Tudoret, d’après son roman Juliette publié aux éditions Tallandier
Mise en scène : Patrick Tudoret et Marie Lussignol
Avec : Marie Lussignol ou Marguerite Kloeckner
Mis en ligne le 7 octobre 2026
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