UN BARRAGE CONTRE LE PACIFIQUE
Théâtre de Poche Montparnasse
75 boulevard du Montparnasse
75006 Paris
Jusqu’au 11 juillet
Du mardi au samedi à 19h
Le corps et l’âme d’une héroïne contre l’océan d’une impitoyable humanité…
Magnifique et sublime Anne Consigny, qui adapte, met en scène et interprète un Marguerite Duras au sommet de son talent : la garantie de passer une soirée théâtrale absolument magique !
1931, dans le sud de l’Indochine française : une mère et ses deux enfants adolescents, Suzanne (16 ans) et Joseph (20 ans), luttent pour arracher la terre de leur concession aux assauts du Pacifique et à l’exploitation abusive et injuste des responsables de l’administration coloniale dont ils dépendent. Jamais nommée, cette mère, héroïne du quotidien, est, comme le soldat, la femme inconnue qui représente toutes les oubliées des tragédies humaines.
Là intervient le parti pris remarquable d’Anne, qui, dans son incarnation aussi subtile qu’intense, nous murmure mezzo voce la violence assourdissante des cris déchirants d’une femme qui, pour communiquer avec ses enfants, leur hurle dessus, avec méchanceté. Ultime tentative désespérée de se sentir encore – un peu – vivante afin de résister à la férocité impitoyable des éléments : les vagues du Pacifique, et des humains : les agents du cadastre.
— Depuis l’écroulement des barrages, elle ne pouvait presque rien essayer de dire sans se mettre à gueuler… Elle était malade… avait eu déjà trois crises qui auraient pu être mortelles, d’après le docteur.
C’est alors qu’une rencontre, véritable déflagration affective et chimérique, va bouleverser leur vie. Après la mort de leur cheval, et pour se consoler d’un chagrin de plus, ils décidèrent d’aller à Ram, petit port près de leur bungalow. Là, ils furent fascinés par une énorme limousine avec un chauffeur en livrée, dont le propriétaire était :
— Un type des caoutchoucs du Nord, c’est autrement riche que par ici… Il revient de Paris, dit le père Bart à Joseph.
M. Jo paraissait avoir vingt-cinq ans, vêtu d’un élégant costume de tussor grège. Mais lorsqu’il but une gorgée de Pernod, ils eurent un deuxième choc : ils virent à son doigt un énorme et magnifique diamant. La mère resta interdite :
— Il faut dire que ce diamant-là valait, à lui seul, autant que toutes les concessions de la plaine réunies.
M. Jo regardait Suzanne, qui semblait beaucoup lui plaire. Il l’invita à danser, voulut être présenté à « Madame sa mère ».
La laideur de M. Jo.
« Pour le reste, c’est un singe, remarque Joseph », ajoute une dimension supplémentaire au malaise qui se dégage d’une situation qu’on devine ambiguë.
Nous assistons alors, grâce au talent magique d’Anne Consigny, seule en scène, à une véritable chorégraphie où dansent les protagonistes sous une harmonie perceptible destinée à sauver les apparences, alors que se jouent des objectifs en totale opposition : le mariage en échange du corps de Suzanne, la possession de l’argent contre la possession sexuelle – en un mot, la prostitution ?
Le désir obsessionnel de Jo, qui veut d’abord voir Suzanne nue et tente d’acheter son consentement par des cadeaux : un phonographe, des sorties quotidiennes au cinéma…
L’ambiguïté des sentiments de Suzanne, déchirée entre la volonté de plaire et son aversion pour un homme dont seule la fortune l’intéresse.
L’avidité cupide de la mère, qui voit en ce planteur le sauveur de ses malheurs.
Et le profond dégoût que Joseph ressent pour le marchandage sordide de sa sœur et pour la personnalité d’un être qu’il abhorre.
Et M. Jo ? Plus lucide, plus intelligent, voire plus sensible qu’il n’y paraît ? Déchiré entre le désir compulsif d’un corps désirable qui l’obsède et l’impossibilité d’une mésalliance.
— Quand est-ce qu’on se marie ? demande Suzanne.
— Quand vous m’aurez donné une preuve de votre amour.
Suzanne rit :
— Votre père vous déshériterait, ne dites pas le contraire.
Dans la dernière partie de la pièce, la beauté du texte de Marguerite, qui analyse avec finesse les méandres si différents de la psychologie des protagonistes, torturés par leurs contradictions, rencontre l’interprétation d’Anne, qui sublime avec une perspicacité et un charisme rares des scènes d’une puissance dramatique exceptionnelle : le chantage aux diamants de M. Jo et la délivrance absolue quand il crie :
— Suzanne ! Je vous la donne tout de même !
La bague, avec le plus gros diamant, le plus cher, était enfin à elle. Elle l’enferma dans sa main et courut vers le bungalow où la mère préparait le repas.
La querelle qui s’ensuit est digne de moments d’intensité théâtrale absolument magistraux, avec une telle économie de moyens et d’effets de comédienne. Bravo à l’immense Duras, sublimée par la grande Consigny.
Si mon enthousiasme peut convaincre un large public, qu’il s’y précipite vite, avant le 11 juillet !
Anne Revanne
Un barrage contre le pacifique
De Marguerite DURAS
Adaptation, mise en scène et interprétation : Anne CONSIGNY
Assistante mise en scène : Cécile BAYLE – BARREYRE
Conception Lumière : Patrick CLITUS
Son : François TURPIN
Costume : Cidalia DA COSTA
Conseillère Artistique : Pascale CONSIGNY
Mis en ligne le 23 juin 2026
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