J'ÉTAIS DANS MA MAISON ET J'ATTENDAIS QUE LA PLUIE VIENNE

Théâtre des déchargeurs
3 rue des déchargeurs
75001- Paris
du 14 février au 3 mars 2012, mardi au samedi 19h30

Le public attend dans la salle encore un peu éclairée le début du spectacle. Sur scène, dans une même douce lumière, celle d'une fin d'après-midi, cinq femmes attendent un retour : celui du fils, celui du frère, parti depuis longtemps après une énième dispute avec le père qui le chassa encore une fois, sauf que cette fois-là, le fils ne revint pas.

Il revient ce jour-là, des années plus tard. Il revient mourir. Il revient offrir son corps à peine vivant à ces femmes dont, depuis tant d'années, l'existence a été réglée par ce départ que ce fils, ce frère leur a imposé et qu'aucune n'a accepté.

Dans la mise en scène de Catherine Decastel, cette mère et ces sœurs l'attendent de pied ferme dans leur maison, dans leur province, autour d'un meuble hautement symbolique, unique élément de décor bien choisi : un lit-berceau-cercueil où elles se feront un plaisir de l'étendre dès son arrivée.     

Mais que provoque ce retour tant attendu ? L'éveil des anciennes douleurs, des anciennes jalousies, des anciennes frustrations, des anciens remords, des anciennes colères, le tout s'alimentant au feu de l'amour inouï que ces femmes vouent depuis toujours à ce fils, à ce frère, à cet enfant-roi qui revient, roi nu, mourir entre leurs bras.

Par sa direction d'acteurs, Catherine Decastel met au jour avec beaucoup de justesse la mécanique du refoulement des sentiments : ces cinq femmes engluées dans cet univers clos sont des personnages sans âge, quasi interchangeables, qui dissimulent leurs douleurs sous un épais maquillage blafard genre masque Nô. Elle explore la fixation à un traumatisme : le départ du seul homme de la famille qui, fort justement ici, revient sous les traits de sa jeunesse. Lui seul a un âge défini : celui qu'il avait au moment de son départ, celui qui est resté fixé dans l’esprit de celles qui attendaient son retour.

Catherine Decastel réussit là un très beau spectacle grâce à une direction d'acteurs sur le fil du rasoir qui propose un bel équilibre entre le travail corporel : danses quasi hystériques de ces femmes réduites à la mécanique de leur quotidien fixé dans l'attente, et le jeu : formidable chœur de comédiennes qui insuffle peu à peu à leurs personnages l'humanité et la chair indispensables pour que rayonne la beauté lancinante et le lyrisme dépouillé de l'écriture de Jean-Luc Lagarce.

 

Philippe Loubat-Delranc

 

 

J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluie vienne

de Jean-Luc Lagarce
Mise en scène Catherine Decastel
lumières Sébastiâo Tadzio
avec Florent Arnoult, Anaïs Pénélope Boissonnet, Emilie Coiteux, Clémence Laboureau, Aurélia Pénafiel, Noémie Sanson.